Retranscription du discours de la Professeure Anne-Sophie Nyssen, Rectrice de l'ULiège, lors de la Rentrée académique 2023-2024


Discours-ASN-RA

Crédit photo : ULiège ©S.Seyen

Discours de la Rectrice

Il y a un an presque jour pour jour, j’ai reçu devant vous, entourée de mon équipe, l’hermine rectorale.

Alors, c’est avec toute l’émotion des débutants, mais aussi – et je vous dirai pourquoi – beaucoup de gravité que je me tiens ici devant vous pour cette « première » rentrée académique de mon mandat. 

Dans mon discours de circonstance,  j’avais déclaré l’an dernier : « Je veux que nous réenchantions l’ULiège ». Eh oui, rien que ça !  

Alors rassurez-vous, je ne vais pas vous infliger un discours sur l’état du ré-enchantement, on va attendre un peu que la magie opère. Mais je voudrais tout de même vous donner rapidement quelques repères sur l’année écoulée. 

Je dirais, en résumé, que nous nous sommes reconnectés : avec notre ville, notre région, et le reste du monde, après une période de repli et de Covid.

  • J’ai rencontré mes collègues rectrices et recteurs, et nos ministres de tutelle, et  je salue à nouveau leur présence ici, je crois avoir établi des relations de confiance;

    J’ai renoué un contact chaleureux avec les autorités de la ville et notre bourgmestre, et nous travaillons avec enthousiasme à un projet de retour en ville des Facultés de Droit et de Sciences sociales ; 
  • J ’ai rendu une visite très émouvante – je dirais même très éprouvante – à Bukavu en RDCongo, au centre de prise en charge des enfants martyrs de la guerre, créé par notre Docteur honoris causa et prix Nobel le Dr Mukwege ;
  • Je me suis rendu en Inde pour l’inauguration d’un télescope à miroir liquide de 4m construit avec la collaboration de l’ULiège ;
  • Nous avons participé à une mission princière au Japon et établi des collaborations fortes avec les Universités et l’entreprise Toyota ;
  • Nous avons obtenu l’élargissement du réseau UNIC, Université européenne à 10 universités partenaires sur le thème de l’inclusion et de la superdiversité ;
  • Je me suis battue avec mes collègues et continuerai à le faire avec toute mon énergie pour le succès du magnifique projet européen du Télescope Einstein ;
  • Enfin au plan interne, j’espère que quelques-uns d’entre vous auront perçu que la gouvernance a changé de style. J’en donnerai deux illustrations : 
    • Nos Conseils d’Administration sont préparés dans la transparence, se déroulent je crois dans une certaine sérénité et – grande nouveauté  – finissent à l’heure !
    • Et pour expliciter nos intentions, nous avons élaboré un plan stratégique institutionnel, avec la participation des Doyens, des présidents des conseils de recherche et de l’Administrateure. Il a été présenté et validé la semaine dernière au Conseil d’Administration, il sera très bientôt accessible sur l’intranet, et nous continuerons à le partager pour l’enrichir des apports des membres de la communauté. 


Mais après ce très rapide coup d’œil dans le rétroviseur, je voudrais partager avec vous le paysage qui m’apparaît à travers le pare-brise. 

Et là, devant nous,  j’en suis désolée, la situation est grave.  Et croyez-moi, je ne suis pas collapsologue. 

Mais je ne pense pas que nous ayons, nous tous, et sans doute moi la première, vraiment compris et pris la mesure de ce qui est en train d’advenir. 

Ce que vous avez à l’image c’est l’exode des Canadiens fuyant les zones d’incendie qui ont ravagé cet été une superficie égale à trois fois celle de la Belgique et libéré environ 1 milliard de tonnes de CO2, plus de deux fois les émissions annuelles de ce pays.

Canada, USA, Grèce, Tenerife, Inde, Chine, vous avez tous suivi ça, et parfois subi, je ne vais pas vous faire la liste des cyclones, incendies, sécheresses, canicules, inondations, et autres catastrophes et événements extrêmes qui ont marqué l’été, avec des milliers de morts, d’innombrables déplacés et des milliards de dégâts.  

L’été qui s’achève a plongé les chercheurs en Sciences du climat dans un véritable état de sidération. L’année 2023 est encore plus impressionnante que 2022, tous les records sont à nouveau battus.  Le 6 septembre, l’Institut européen Copernicus a annoncé que les mois de juin, juillet et août ont été les plus chauds mesurés de toute l’histoire. 

Cette accumulation de records montre bien que l’on n’est pas dans une embardée de la variabilité naturelle du climat, mais sur une trajectoire qui nous éloigne inexorablement d’un monde habitable pour tous. 

Il y a un effet d’emballement. Il devient évident que l’objectif d’un réchauffement limité à 1,5°C ne sera pas tenu. Pour qu’il le soit, il faudrait dès demain une baisse de la consommation des énergies fossiles sur un rythme de 5% par an. On en est très loin !

Le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a déclaré que « l’effondrement climatique a commencé » et que ceci place l’humanité face une véritable « menace existentielle ». Des régions entières de la planète vont devenir inhabitables, il va y avoir des émigrations massives, des luttes pour l’eau et les ressources rares, et potentiellement des centaines de millions de morts.   

Mais il y a peut-être pire encore. Même si nous pouvions magiquement arrêter ce changement climatique, toutes choses égales par ailleurs, notre modèle de civilisation, basé sur ce que Bruno Latour a appelé « l’apologie de la modernité », continuerait de reposer sur la prédation systématique de toutes les ressources naturelles, l’artificialisation de nos vies et de l’environnement, la destruction des écosystèmes et de la biodiversité, dont nous avons déjà éradiqué une bonne partie. Et nous irions inexorablement vers l’effondrement de la biosphère, dont nous faisons intimement partie.

Voici une image que je trouve symbolique de cette trajectoire : il y a d’ores et déjà dans le monde 30 fois plus de flamants roses en plastique que de flamants roses réels. 

Alors quel rôle, quelle mission définir pour l’ULiège dans tout ça ? 

Évidemment, l’Humanité n’attend pas que l’ULiège vienne la sauver. Mais il est fondamental que nous  assumions nos responsabilités universitaires vis-à-vis du gigantesque défi qui est devant nous. 

Nous ne réussirons pas à inventer de nouveaux modes de vie sur Terre avec les idées, les logiques, les modes de pensée, les valeurs, les moteurs psychologiques et sociologiques du siècle dernier. 
 
Or à cet égard, l’inertie est considérable. Il est sidérant de constater le caractère dérisoire des réponses politiques apportées à ce jour aux défis évoqués, malgré la clarté et la multiplication des rapports scientifiques. 

Un morceau de bravoure nous en a été offert fin août durant l’Université d’été du MEDEF en France, avec un échange… rugueux entre le climatologue Jean Jouzel et le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné. 

Aux arguments de Jouzel plaidant pour un arrêt immédiat de l’exploration pétrolière, ce dernier lui a répondu en substance : « j’entends bien les scientifiques et je comprends très bien ce qu’ils disent, mais je vais continuer comme avant, parce qu’il y a une demande à satisfaire, et si ce n’est pas moi, ce sont les autres qui le feront… »

Pourquoi les scientifiques ne parviennent-ils pas à faire changer la politique et l’économie ? Cela reste pour nous universitaires une question lancinante… Mais si nous n’en connaissons pas la réponse, nous pouvons malgré tout esquisser les contours de notre mission :

  • Seule une nation informée et capable de débattre peut se préparer aux bouleversements sociétaux à venir ;
  • La recherche doit affiner d’urgence les modèles de ces bouleversements et améliorer leur pouvoir de prédiction, en mettant notamment en évidence les inégalités d’impacts en fonction des situations géographiques et économiques ;
  • L'enseignement supérieur doit préparer tous les étudiants aux enjeux climat-énergie-société-environnement ;
  • L’université doit contribuer à informer la société et à animer un débat public basé sur des données objectives pour construire une société inclusive, plus juste, plus égalitaire.
  • Ce n’est plus seulement une exigence éthique : les efforts demandés seront tels qu’ils seront inacceptables sans un minimum d’égalité !

Il ne s'agit donc pas d'ajouter une nouvelle spécialité « transition écologique » à la liste des disciplines enseignées.
Mais comme l’a dit Michel Lussault, professeur à l'Université de Lyon, « d’accepter de considérer que notre entrée dans l'anthropocène entraîne une recomposition de tous nos objets scientifiques et de nos formations classiques ». 

Ceci représente clairement une révolution dans notre monde universitaire, structuré en silos, en disciplines, qui organisent :

  • Les formations, les qualifications, les carrières,
  • Les programmes d’enseignement,
  • Les programmes et financements des recherches,
  • Les publications.

Nos Facultés ont commencé ce travail titanesque en augmentant dans toutes les disciplines les formations autour des défis liés à la transition. Nous poursuivons le développement d’un cours générique transverse, de bourses de recherche, réunissant sciences humaines, techniques et sciences de la santé et nous étudions la création d’un institut de recherche transversal.

Je voudrais terminer en évoquant les Docteurs honoris causa que nous nous apprêtons à honorer. Il me revenait donc de procéder à notre premier choix institutionnel. 

La Terre est peuplée d’innombrables personnes exceptionnelles à de multiples égards, et le choix est immense. J’ai choisi dans mon « bestiaire » personnel trois personnes très différentes, exceptionnelles pour des raisons assez différentes. 
Nous vous les avons proposées. Vous les avez approuvées et je suis fière de vous, de votre approbation, encore plus depuis les manifestations de ce week-end à Bruxelles. 
Ces personnalités ont accepté et je suis fière de leur acceptation.
  
Elles sont représentatives de ce que je souhaitais mettre à l’honneur : un fort engagement personnel, un regard brillant, critique et novateur sur notre monde actuel, et un rapprochement, une alliance, je dirais même un alliage entre la science et l’art. 

Voici une métaphore de ce que j’entends par « un alliage de la science et de l’art ». Cette image représente l’étoile Trappist-1 et ses 7 planètes, découvertes en 2015 par l’équipe de Michaël Gillon. Cette « photographie » d’un système planétaire situé à 40 années lumières est aujourd’hui impossible. 
Ceci est donc ce qu’on appelle une « vue d’artiste ». 

Eh bien, je pense que nous allons avoir besoin de beaucoup de « vues d’artistes », nourries de la rigueur des connaissances scientifiques et de la puissance évocatrice de l’art, pour inventer et enfanter notre monde futur. 

Je vais donc laisser mes conseillers présenter nos futurs Docteur·es honoris causa.

Mais je me permets une dernière confidence  personnelle concernant Zanele Muholi. J’ai découvert ses photos aux Rencontres Photographiques d’Arles en 2016, et ça a été pour moi un choc. Sa « vue d’artiste » à elle fonctionne à l’envers : elle génère littéralement une théorie de la discrimination, de l’oppression, et bouleverse les consciences. 

Alors je me suis rendu à Cape Town, à le Galerie Stevenson, pour découvrir d’autres photos. Et de là, je me suis rendu à Robben Island, pour visiter la prison d’un des hommes que j’admire le plus au monde : Nelson Mandela. 

J’y ai pris cette photo de sa cellule minuscule et vide. Et désormais, les photos de Zanele Muholi sont liées dans mon imaginaire à cette cellule vide, comme symbole de l’impuissance ultime de l’oppression.

Je vous remercie de votre écoute. 

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