Quelques jours après que le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a demandé des mandats d’arrêt contre le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou et son ministre de la défense, ainsi que pour trois dirigeants du Hamas, pour des crimes présumés commis dans la bande de Gaza et en Israël, la Cour internationale de justice (CIJ), la plus haute juridiction des Nations Unies, a ordonné le vendredi 24 mai à l'État hébreu d’arrêter immédiatement son offensive militaire, et toute autre action menée dans le gouvernorat de Rafah et de permettre un accès sans restriction à l’aide humanitaire, et au Hamas de libérer immédiatement les otages.
Malgré cela, et malgré une indignation croissante dans le monde, l'armée israélienne poursuit ses bombardements à Rafah.
Depuis le 7 octobre 2023, notre université est prise, comme bien d’autres dans le monde, dans la tourmente de cette crise tragique, d’amplitude mondiale. Nous ne sommes pas une institution politique, mais face à une telle dévastation bilatérale des droits humains, nous ne pouvons pas rester silencieux, ni même neutres. Dès le début novembre, nous avons clairement condamné ces horreurs, au nom de la raison et des valeurs humanistes que nous défendons. Face aux événements récents, nous réaffirmons avec force notre condamnation absolue de la riposte intentionnellement disproportionnée de l’armée israélienne aux monstruosités commises par le Hamas. Nous appelons à nouveau à un cessez-le-feu immédiat et à la libération des otages, et nous soutenons totalement le processus judiciaire en cours devant la CPI et la CIJ qui doit mener au respect du droit international.
L’Université est un centre de réflexion, de débat et d’enseignement. Mais pour autant elle ne vit pas uniquement dans le monde des idées. Nos chercheurs·se·s sont engagé·e·s dans des programmes susceptibles de déboucher sur des applications pratiques, y compris militaires. Une initiative interne de professeurs, ainsi que les appels au boycott lancés en début d’année par les mouvements étudiants dans les universités américaines nous ont alors amenés à examiner nos engagements sous la loupe d’une possible collaboration de fait avec l’armée israélienne (ou avec le Hamas…). Depuis le 10 mai, date du début d’occupation du hall d’entrée du bâtiment central par un groupe d’étudiant·e·s solidaires pour la Palestine et de leurs contacts extérieurs, nous avons approfondi ce réexamen afin de répondre plus précisément aux revendications de transparence que nous estimions légitimes.
Bien qu’une affiche et quelques slogans insultants à l’égard de la Rectrice aient pu faire douter de la volonté de dialogue de certains occupants, l’essentiel est que ce travail nous a permis de bien progresser dans ce dossier complexe :
- L’examen des conventions de recherche a permis de vérifier que l'Université de Liège n'est pas engagée dans des partenariats liant l’Université elle-même avec une université ou une institution de recherche établie en Israël. Et l’Université de Liège n'a aucune intention de s'y engager.
- L’université est par contre engagée dans des conventions de recherche multinationales financées notamment par l’Union européenne, dont font partie dans certains cas des chercheurs·ses israélien·ne·s. La liste de ces projets est accessible sur le site de l’Union européenne (https://cordis.europa.eu). C’est donc au niveau de l’Union européenne que le principe et les modalités pratiques d’un rejet circonstancié des participations israéliennes devraient être envisagés. Et c’est aussi à ce niveau que la « pression de la rue » devrait utilement s’exercer. L’ULiège n'a pas vocation à contraindre ses chercheurs·ses à se retirer unilatéralement de ces conventions multinationales. Par ailleurs, elle entend soutenir la liberté académique et la sécurité des chercheurs·ses, quel que soit leur pays d’origine, d’autant que les universités sont souvent les principaux foyers d’opposition à la politique des gouvernements autoritaires ou extrémistes.
- En ce qui concerne nos collaborations régionales, nationales, un screening est actuellement réalisé pour chaque collaboration ou partenaire par un groupe de travail interne dédié à cette mission au sein de l’université. Nous avons proposé d’y inclure, outre un représentant de la Fédé, deux représentant·e·s des étudiant·e·s, moyennant le respect du mode de fonctionnement de ce groupe de travail, notamment en matière de confidentialité des travaux.
- Le mardi 21 mai, un rapport du mouvement étudiant listant certains partenaires jugés éventuellement critiques a été transmis aux autorités. Il est en cours d’examen, ce qui ne se fait pas en quelques heures ni en quelques jours, car il existe de nombreuses zones grises. Le groupe de travail « Screening » a amorcé une analyse des collaborations problématiques ou éventuellement problématiques dénoncées dans ce rapport :
Une première analyse permet de dire que le CSL n’a plus d’activité en direct avec Thales, ni avec MECAR, ni avec Redwire. En ce qui concerne Airbus, l’implication est exclusivement civile et concerne principalement du calibrage d’instruments météo, d’observation de la Terre et de l’Espace dans le cadre de projets de recherche de nature purement scientifique définis par l’Agence Spatiale Européenne (ESA). Cette analyse doit bien entendu se poursuivre avec un ensemble de dossiers prioritaires, dont la collaboration avec OIP, société localisée à Audenaarde dont l’actionnariat est israélien, ou le conglomérat industriel italien Leonardo.
L’ULiège confirme son engagement à suspendre toute coopération directe avec des partenaires qui contribueraient directement aux actes de guerre d’Israël contre la population gazaouie, ou qui soutiendraient ouvertement l’action militaire du gouvernement Netanyahou ou encore qui ne respecteraient pas les droits humains protégés par le droit international.
Par ailleurs, un conseil éthique participatif, ouvert aux différents corps de l’Université, sera mis en place pour discuter, dans une perspective résolument pluraliste, des responsabilités éthiques et politiques du monde universitaire vis-à-vis de la situation en Palestine et en Israël. Ce groupe, établi sur la base d’une participation volontaire, aura aussi la charge de travailler sur toutes les initiatives que l’Université pourrait prendre comme, par exemple, le développement d’expertise géopolitique, sociologique, juridique, etc. ou l’organisation de débats sur le sujet, le soutien actif à des initiatives de paix et de solution juste au conflit, l’accueil d’étudiant·es et de chercheurs·ses palestinien·nes, ou encore l’acheminement d’aide humanitaire.
L’équipe rectorale a bien conscience des limites de sa gouvernance dans ce type de crise, où il n’y a pas de repère évident, pas de vérité, ni de consensus, ni même de « bonne solution », et où il faut avancer à tâtons. Elle essaie de tracer un chemin acceptable, explicite mais nuancé, courageux mais raisonnable, sur lequel notre communauté peut avancer en restant calme et solidaire. Nous tolérons actuellement l’occupation du bâtiment central par les étudiant·es solidaires pour la Palestine, en essayant, par un contact régulier, d’en limiter les conséquences sur le fonctionnement de l’université et sur le bien-être de ses membres. Il est clair que ces conséquences ne sont pas nulles. Il faut sans doute les rapporter à l’immensité du drame qui les provoque. Cependant la violence de la guerre ne peut sous aucune condition mener à la violence sur nos campus. Chaque membre de la communauté universitaire a le droit à la dignité et à la sécurité.
La contribution de chacun à l’élaboration d’un chemin juste de notre institution est la bienvenue, sous forme de propositions ou d’avis.
Anne-Sophie Nyssen
Rectrice