L’homme de sciences et la mer

Marcel Dubuisson


Avant le milieu des années 1950, peu d’instruments permettaient de dévoiler les merveilles que cachaient nos océans. Les vastes étendues sous-marines nous étaient alors inaccessibles, jusqu’à ce que se développe peu à peu la plongée sous-marine. À cette époque a germé la volonté de solliciter différentes disciplines pour partir à la conquête de ce monde mystérieux. La chimie, la physique, la zoologie et la biologie, toutes ont peu à peu délivré leurs outils et leurs expertises pour explorer les mers du monde entier. L’océanographie était née.

DUBUISSON, Homme science mer
Phoots de la Station de recherches sous marines et océanographiques STARESO (Calvi, Corse) et images de l'expédition à la grande barrière de corail. | © Pierre Dubuisson

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es synergies impossibles sans les intuitions animant la curiosité et l’énergie de certains visionnaires. Parmi eux, Marcel Dubuisson. Accédant à la chaire de zoologie de l’Université de Liège en 1947, il a initié la première licence en océanographie du pays. Recteur de 1953 à 1971, une période remarquablement longue, il a dégagé des moyens colossaux pour mettre en place des outils d’une remarquable modernité, comme la station de recherches sous-marines et océanographiques STARERSO, en Corse, ou encore l’Aquarium-Muséum de Liège. Il a également organisé une expédition jusqu’à la Grande Barrière de Corail. Ces projets ont fait de Liège un pôle d’expertise des milieux marins pionnier et mondialement reconnu.

« Derrière le miroir de la mer, un monde est en réserve. On nous avait donné pour fertile en merveilles une époque qui désintègre l’atome, mais on oubliait dans les comptes de la Planète toute l’eau qui s’y trouve. Nous allions atteindre la lune avant de pénétrer le monde silencieux des Sirènes. Mesdames et Messieurs, il n’en sera rien. »[1] Ces phrases teintées d’émerveillement sont prononcées le 2 octobre 1954 par Marcel Dubuisson, alors Recteur de l’Université de Liège. Le zoologue axe son discours sur les enjeux de la prochaine conquête des océans (grâce aux scaphandres et aux bathyscaphes, notamment, mais aussi plus humblement aux masques et aux tubas). « J’étais comme un enfant que l’on mène pour la première fois au théâtre. Le nez dans les algues, au ras du fond, inspectant la vie accrochée aux falaises, soustrait à l’action de la pesanteur, évoluant dans l’eau dans n’importe quelle position de mon choix. » Rapporte-t-il d’une balade sous-marine au large de l’Algérie, outillé d’un masque et d’un tuba. Passionné par la mer et véritable visionnaire, il cherche à inscrire activement l’Université de Liège dans ces explorations pleines de promesses. Jouissant d’une autorité et d’un pouvoir sans mesure, il déploiera à cette fin d’immenses moyens. L’époque le lui permet. Ses mandats rectoraux traversent les trente glorieuses. Le gouvernement, particulièrement à travers le FNRS (Fonds National pour la Rercheche Scientifique), finance abondamment la recherche. Marcel Dubuisson sait en tirer profit et mène dans son sillage l’étude des milieux marins vers la modernité. 

« Les connaissances des océans sont alors très limitées, souligne Sylvie Gobert, chef de service au Laboratoire d’Océanologie et chargée de cours en Océanographie Biologique à l’ULiège. En dehors de ce qui est visible le long des côtes et de ce qui remonte dans les filets des pêcheurs, personne ne sait réellement ce qui se trouve dans nos océans. On ne peut alors que difficilement imaginer leur profondeur, le nombre d’espèces qui y vivent… » Quant aux échanges et à l’influence mutuelle qu’ils ont avec l’atmosphère et donc notre écosystème, nous sommes encore bien loin de les envisager. Les approches scientifiques pour percer les mystères de la mer sont scindées. Zoologue ou physicien, chacun avance dans une logique de silo, encombré par une relative cécité vis-à-vis de son objet. Comme si nous ne connaissions de la France, comme le compare Marcel Dubuisson dans son discours, que les fruits d’une observation en montgolfière par un temps nuageux. C’est qu’il entrevoit les limites des approches contemporaines. L’océan doit se voir comme un tout complexe à parceller le moins possible pour en comprendre les réalités, les phénomènes et les évolutions. Il fait preuve d’une grande clairvoyance sur les enjeux que représente l’océan, notamment en termes de ressources (faune, flore, prospection minière, mais aussi vestiges archéologiques), qu’il convient de mieux connaître pour mieux les exploiter et les préserver. Il invite les jeunes générations à s’y pencher et souligne le rôle qu’ont l’université et le FNRS à remplir dans ce domaine. « Une bonne partie du globe, qui ne servait pas à grand-chose, vient de nous être ouvert. Il y a là une nouvelle source de connaissances, d’industries, une économie nouvelle. (…) Quelles richesses nous sont promises ! Que de problèmes à poursuivre ! Mais il faut s’y préparer. Désormais, plusieurs Sciences comporteront une branche sous-marine. » Les profils sollicités sont les géologues, les stratographes, les minéralogistes, les botanistes, les zoologues, les microbiologistes, les hydrographes, les économistes et même les philosophes. En réunissant toutes ces disciplines autour d’un même objet, il invite à poser un regard plus large sur la mer. C’est assez naturellement qu’il ouvre la première licence en océanographie de Belgique. Encore aujourd’hui, l’ULiège continue de cultiver dans le domaine une expertise mondialement reconnue. Cette pérennité est notamment due à une série d’outils mis en place par Marcel Dubuisson.

La baie de Calvi, des recherches les pieds dans l’eau

Depuis plus de 45 ans, la Station de recherches sous-marines et océanographiques STARESO, dans la baie de Calvi en Corse, est l’un des fleurons de l’océanographie. Ce site de l’ULiège s’est imposé comme la colonne vertébrale du cursus de nombreux chercheurs et étudiants de Liège, bien entendu, mais plus largement du monde entier. Il est également le lieu de stages pédagogiques à destination des étudiants du secondaire. Mais STARESO ne s’est pas faite en un jour. Entre l’émergence de l’idée au milieu des années 1950 et l’inauguration du site en 1972, les moyens mis en place par l’océanographe sont colossaux et les prospections nombreuses. « Marcel Dubuisson a démarché à plusieurs endroits le long des côtes méditerranéennes et en Belgique. Il y a rencontré de nombreux obstacles, notamment en France, qui avait déjà développé ses propres stations de recherche et voyait d’un mauvais œil qu’une université belge vienne s’y installer et leur porter concurrence. » Mais la volonté du scientifique semble indéfectible. Au début des années 1960, ses recherches le mènent sur les côtes corses. Avec palmes, masque et tuba, il nage dans les eaux de la baie de Calvi et jette son dévolu sur ce coin de paradis. Entouré de montagnes se jetant dans une eau éclatante de clarté, abri de nombreuses espèces végétales et animales, l’endroit est aussi magnifique qu’idéal pour les recherches qu’il compte développer. « En cela, il est un véritable visionnaire, reconnaît Sylvie Gobert. Car effectivement, la baie de Calvi regorge de richesses et de particularités qui en font un lieu privilégié pour l’océanographie. » Les autorisations corses pour construire la station sont accordées, les premières pierres sont posées, et Marcel Dubuisson joue de son influence et de son autorité de recteur pour déployer les moyens nécessaires à l’accomplissement du projet. 

Depuis son inauguration et encore aujourd’hui, STARESO a permis le développement de plusieurs aspects de l’océanographie, comme l’éthologie, ou l’étude des comportements des poissons. Il s’agit alors de plonger longuement à de nombreuses reprises pour observer les espèces animales et les écouter pour mieux les comprendre. La station a également contribué à l’étude de la chimie des océans, de leur température et de leurs particularités. D’un point de vue physique, y sont enfin étudiés les échanges entre l’océan et l’atmosphère et l’influence que ces échanges ont sur le climat. Plus récemment encore, des études ont permis d’observer dans une flore sous-marine, malheureusement mise en danger par l’activité humaine, une grande capacité d’absorption du CO2 présent dans l’atmosphère.

L’Aquarium, une vitrine des océans à Liège

Quel liégeois n’a jamais visité l’aquarium du quai Van Beneden, ni n’a été époustouflé par l’immense squelette de la baleine qui traverse le musée zoologique ? Cet aménagement a également été assuré par Marcel Dubuisson. « Les collections de l’université, à l’époque, n’était alors pas utilisées. Marcel Dubuisson voulait les rendre accessibles pour les étudiants et pour le grand public, et joindre au musée un aquarium à usage didactique. Les deux outils permettent de mieux comprendre le fonctionnement des milieux marins et la physionomie des espèces qui les habitent. L’aquarium n’est pas bien grand, mais les bacs ont été construits et pensés pour couvrir tous les aspects pédagogiques liés à l’océanographie. On trouve les écosystèmes en eau chaude, en eau froide, en eau douce, en eau de mer, et toute une série d’espèces qui permettent d’appréhender la biodiversité et le fonctionnement de nos océans. »

L’expédition à la grande barrière de corail

Un dernier projet de grande envergure reste l’expédition à la Grande Barrière de corail. Nous sommes le 4 avril 1967, et le F.905 « De Moor », une frégate de la Force Navale belge quitte le port d’Ostende pour l’Australie. Outre les militaires et des scaphandriers expérimentés, deux équipes sont réunies à l’initiative du Recteur : une équipe internationale de scientifiques, chargée de récoltes, de mesures et d’observations, et une équipe cinématographique, qui doit assurer les prises de vue pour réaliser plusieurs films du voyage. L’un d’eux sera d’ailleurs primé. Le choix de la destination n’est évidemment pas un hasard. Cette vaste région est jalonnée de nombreux récifs dissuasifs. Ils y rendent la navigation particulièrement périlleuse et abritent des zones encore peu explorées et peu connues. Peu de navigateurs ont osé s’y perdre. La première expédition vers la Grande Barrière date de 1770 et est menée par le célèbre capitaine James Cook, et la deuxième, en 1928 et 1929 par le Professeur Yonge (Angleterre). Celle de Marcel Dubuisson est la suivante sur la liste. « Une fois de plus, les moyens sont gigantesques, commente Sylvie Gobert. Imaginer ce type de campagne pour une université, même pour l’époque, c’est incroyable. Il faut imaginer que l’équipage a passé cinq mois en mer, alors même que les outils de prospection sous-marins émergent à peine. De cette campagne ont été ramenées de nombreuses collections d’espèces qui alimentent le musée zoologique. »

Au-delà de ces collections et des images inédites de la région, l’expédition a permis une étude approfondie des coraux, de leur morphologie, de leur écologie et de leur répartition ; de la structure et des différents types de récifs ainsi que du comportement de la faune locale et de son écologie. Dans un compte-rendu abondamment commenté et illustré[2], Jean-Claude Bussers, alors jeune biologiste et assistant à l’ULiège, y dresse l’ensemble de ces observations. Il établit également une chaîne trophique détaillée et revient sur certains animaux remarquables comme les serpents de mer, le poisson-pierre, qu’il suppose mortel pour l’homme, et les requins, dont il relativise la présence réputée abondante et le caractère agressif qui leur est abusivement prêté. Dans une note de conclusion sur l’avenir de la Grande Barrière de Corail, dont il date l’âge à 25 millions d’années, il énonce déjà des signes inquiétants de dégradation ainsi que plusieurs menaces, dont un déséquilibre entre prédateurs et proies au détriment des coraux, l’autorisation de forages de prospection pétrolière sur les récifs, ainsi que l’expansion du tourisme dans la région. « C’est Marcel Dubuisson qui a encouragé Jean-Claude Bussers à partir, intervient Sylvie Gobert. Apprendre à plonger était à peu près la seule condition qu’il devait remplir. En plus, Jean-Claude Bussers aurait dû reporter son mariage. « Vous vous marierez après », lui aurait dit le recteur. Cette histoire est bien sûr anecdotique. Mais elle illustre assez bien l’autorité dont jouissait Marcel Dubuisson. Qu’une personne ait autant de pouvoir est contestable à de nombreux niveaux et n’est probablement plus possible aujourd’hui. Il est vrai, cependant, que Marcel Dubuisson n’aurait pas pu accomplir ce qu’il a mis en place dans un autre contexte. Et son héritage est considérable. »

Un texté rédigé par Philippe Lecrenier avec l'aide de Sylvie Gobert

Biographie de Marcel Dubuisson

Publications scientifiques de Marcel Dubuisson


[1] Marcel Dubuisson, Des portes s’ouvrent sur la mer, discours prononcé à l’occasion de la séance solennelle de rentrée, le 2 octobre 1954, Université de Liège, 1954

[2] Jean-Claude Bussers, La Grande Barrière d’Australie, Extrait du Bulletin Les Naturalistes Belges, t.51-1, Bruxelles, 1970

modifié le 18/12/2025

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