Albert Claude
1898-1983
Biochimiste belge diplomé de l'Université de Liège, Albert Claude révolutionne la biologie cellulaire en inventant le fractionnement cellulaire par centrifugation et en réalisant les premières images de cellules au microscope électronique. Ces découvertes lui valurent le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1974
A
lbert Claude naît le 23 août 1898 à Longlier, un petit village des Ardennes belges, dans la province de Luxembourg. Il est le cadet d'une fratrie de quatre enfants. Son père, Florentin Joseph Claude, est boulanger de métier, et sa mère, Marie Glaudicine Watriquant, s'occupe du foyer.
La tragédie frappe tôt cette famille modeste. Alors qu'Albert n'a que trois ans, sa mère développe un cancer du sein. Elle s'éteint alors qu'il n'a que sept ans. Cet événement traumatisant marquera profondément sa vie et orientera, selon certains biographes, sa vocation vers la recherche en cancérologie.
De l'usine à l'université : un parcours atypique
Après le décès de sa mère, la famille déménage à Athus, une ville sidérurgique proche de la frontière luxembourgeoise. La communauté y est germanophone. Cet apprentissage précoce de l'allemand s'avérera déterminant pour la suite de la carrière d'Albert Claude.
À douze ans seulement, Albert Claude quitte les bancs de l'école pour devenir ouvrier apprenti à l'aciérie d'Athus-Grivegnée. À une époque où la scolarité n'est pas obligatoire, rien d'inhabituel à cela. Il obtient un diplôme de dessinateur industriel à l'âge de dix-sept ans, une formation technique qui développe son habileté manuelle – compétence qui se révélera précieuse dans ses futures expérimentations scientifiques.
Agent secret pendant la Grande Guerre
En 1914, la Belgique est envahie par l'Allemagne. Albert Claude, alors âgé de seize ans et parlant couramment allemand, s'engage en 1916 comme volontaire au British Intelligence Service, le service de renseignement de l'armée britannique en Belgique occupée. Cette mission périlleuse lui vaut d'être capturé à deux reprises par les Allemands et interné dans des camps.
Ses services héroïques lui valent plusieurs distinctions : la British War Medal, la Médaille interalliée, ainsi qu'une citation à l'ordre du jour signée par Winston Churchill, alors ministre de la Guerre britannique.
L'accès providentiel à l'université
La guerre terminée, un arrêté ministériel de 1919 ouvre aux anciens combattants la possibilité d'entamer des études universitaires sans diplôme d'enseignement secondaire. Cette mesure exceptionnelle permet à Albert Claude, qui n'a jamais terminé ses humanités gréco-latines, d'accéder à l'enseignement supérieur.
En 1921, il réussit l'examen d'entrée à l'École des Mines de Liège. Mais sa vocation s'affirme autrement : en 1922 il s'inscrit à la Faculté de médecine de l'Université de Liège. C'est là qu'il rencontre Marcel Florkin , futur biochimiste de renom, avec qui il noue une amitié durable.
Ses études de médecine sont brillantes. Pour sa thèse de doctorat, il travaille au laboratoire de Louis Derlez sur la transplantation de cellules cancéreuses S-37 dans les tissus sous-cutanés des rats. En 1928, il obtient son doctorat en médecine, chirurgie et accouchements, un parcours accompli en seulement six années par cet ancien ouvrier sidérurgiste qui n'avait jamais passé le baccalauréat.
Formation postdoctorale à Berlin
Ses recherches en cancérologie lui valent une bourse de voyage pour l'année académique 1928-1929. Albert Claude choisit Berlin. où il étudie d'abord à l'Institut für Krebsforschung (Institut de recherche sur le cancer) de l'Université de Berlin, dirigé par Ferdinand Blumenthal. Il y travaille sur un possible transfert du cancer mammaire de souris par des bactéries. Démontrant que l'effet observé résulte d'une contamination de la culture bactérienne par des cellules cancéreuses, Claude entre en conflit avec le célèbre Blumenthal. Le jeune chercheur belge a raison contre l'autorité établie, preuve précoce de son attachement à la vérité scientifique.
Il poursuit ensuite sa formation au Kaiser Wilhelm Institut de Berlin-Dahlem, dans le laboratoire de culture tissulaire du professeur Albert Fischer, un scientifique danois. Il y apprend les techniques de culture in vitro de cellules animales, alors balbutiantes, qui se révéleront essentielles pour la suite de sa carrière.
L'aventure américaine à l'Institut Rockefeller
De retour en Belgique, Albert Claude obtient une bourse de la Belgian American Educational Foundation pour un séjour de recherche aux États-Unis. À l'été 1929, il rejoint l'Institut Rockefeller de New York (aujourd'hui Université Rockefeller), où il restera vingt ans. Il y intègre le laboratoire de James B. Murphy, chef du département de pathologie, avec pour mission d'isoler l'agent responsable du sarcome de Rous, une tumeur cancéreuse découverte en 1911 chez les poulets par Peyton Rous. À l'époque, on ignore encore si cet agent est un virus car le concept moderne de virus n'existe pas encore.
Pour isoler cet agent mystérieux, Albert Claude développe une technique révolutionnaire : le fractionnement cellulaire par centrifugation différentielle. Il broie délicatement les cellules infectées au mortier et au pilon, puis sépare les composants subcellulaires par leur densité grâce à des cycles de centrifugation à vitesses croissantes. Cette méthode lui permet d'isoler successivement les noyaux, les mitochondries, et de petites particules qu'il nomme « microsomes ».
En 1938, il publie ses premiers résultats significatifs, identifiant la présence de protéines, lipides et ARN dans la fraction la plus active de l'extrait tumoral. Ce n'est que bien plus tard, dans les années 1950, que l'on démontrera que l'ARN constitue le matériel génétique du virus de Rous.
En 1943, Albert Claude publie un article décisif sur ses observations du cytoplasme, qui attire l'attention de l'Interchemical Corporation de New York, détentrice de l'un des rares microscopes électroniques du pays. Cette collaboration inhabituelle entre un laboratoire académique et une entreprise privée aboutit, en 1945, à la première image au microscope électronique d'une cellule entière, réalisée par Claude, Keith Porter et Ernest Fullam.
En 1946, il publie ses deux articles fondateurs qui codifient les principes de la centrifugation différentielle dans le Journal of Experimental Medicine. Ces travaux posent les bases de la biologie cellulaire moderne.
Il se marie en 1935 avec Julia Gilder, dont il aura une fille, Philippa, qui deviendra neuroscientifique à l'Université du Wisconsin. Le couple divorcera par la suite.
Claude acquiert la nationalité américaine en 1941.
Retour en Belgique à l'Institut Jules Bordet
En 1949, « à contrecœur » selon ses propres mots (« It was a mistake », dira-t-il plus tard), Albert Claude quitte New York pour accepter la direction scientifique de l'Institut Jules Bordet à Bruxelles, un institut de recherche en cancérologie rattaché à la Faculté de médecine de l'Université libre de Bruxelles.
Il y crée le Laboratoire de Cytologie et de Cancérologie expérimentale, qu'il transforme en quelques années en l'une des institutions pilotes du continent européen en matière de diagnostic et de traitement du cancer. Nommé professeur à la Faculté de médecine de l'ULB, il n'y donnera pourtant jamais cours, préférant se consacrer entièrement à la recherche.
Albert Claude poursuit ses investigations sur l'action des agents cancérigènes et le rôle de l'immunisation dans la résistance aux tumeurs. Ses exigences sur le plan expérimental et ses habitudes de travail singulières sont diversement commentées, mais il poursuit sa voie avec rigueur et simplicité.
Consécration et fin de carrière
À partir de 1971, après son éméritat à l'ULB, Albert Claude rejoint l'Université catholique de Louvain à l'invitation de son collègue et ami Christian de Duve. L'UCL crée pour lui, à Louvain-la-Neuve, le Laboratoire de Biologie cellulaire et Cancérologie, dont il devient le premier directeur. Mais son âge et sa santé fragile ne lui permettent plus de s'y rendre régulièrement.
Les honneurs pleuvent sur ce chercheur longtemps resté dans l'ombre. En 1970, il reçoit le prestigieux prix Louisa Gross Horwitz de l'Université Columbia. En 1971, l'Institut Rockefeller le fait docteur honoris causa ; à cette occasion, George Palade fait son éloge en le qualifiant d'homme « très sage, très noble, très honoré et bien-aimé prince parmi les hommes de science ».
Le 10 octobre 1974, le comité Nobel annonce que le prix de physiologie ou médecine est attribué conjointement à Albert Claude, Christian de Duve et George Emil Palade « pour leurs découvertes concernant l'organisation structurale et fonctionnelle de la cellule ». Il a alors 76 ans.
Pour l'occasion, il rédige une autobiographie atypique qui retrace l'histoire de son village natal depuis l'époque carolingienne et s'arrête, pour lui-même, à son enfance, marquée par la mort tragique de sa mère, même s'il se défend, en bon rationaliste, que celle-ci ait pu influencer sa vocation scientifique.
L'homme et son héritage
Albert Claude était un homme d'une extrême simplicité et d'une grande discrétion. Ami de peintres célèbres comme Diego Rivera et Paul Delvaux, et de musiciens comme Edgard Varèse, il cultivait des intérêts bien au-delà de la science.
Il s'éteint le 22 mai 1983, à l'âge de 84 ans, dans sa maison d'Ixelles où il vivait, retiré, avec sa sœur et son frère.
Publications scientifiques majeures
- Claude A., Concentration and purification of chicken tumor I agent, Science, 87: 467-468, 1938
- Claude A., Chemical composition of the tumor-producing fraction of chicken tumor 1., Science, 213-214, 1939
- Claude A., Fractionation of mammalian liver cells by differential centrifugation: II. Experimental procedures and results, Journal of Experimental Medicine, 84: 61-89, 1946
- Claude A., Studies on cells: Morphology, chemical constitution, and distribution of biochemical functions, Harvey Lectures, 1947-1948, 43: 121-164, 1950
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Principales distinctions
- 1970 : Prix Louisa Gross Horwitz (Université Columbia)
- 1974 : Prix Nobel de physiologie ou médecine (avec Christian de Duve et George E. Palade)
- 1974 : Prix Paul-Ehrlich-et-Ludwig-Darmstaedter
- Grand-croix de l'Ordre de Léopold II
- Doctorats honoris causa des universités de Modène, Brno, Liège, Louvain, Gand et Rockefeller
- Membre de l'Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique
- Membre honoraire de l'Académie royale de médecine de Belgique
- Membre de l'American Academy of Arts and Sciences
