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Lettre à Nadia Khiari, Jean Plantu et Pierre Kroll, Docteurs honoris causa de l'ULg

Chère Nadia,
Cher Jean,
Cher Pierre,

En septembre 2013, vous aviez chacun témoigné à votre façon, dans notre Université, de la manière dont la caricature, par la liberté dont elle se revendique et qu’elle incarne, servait et illustrait les valeurs de la démocratie. Un coup de crayon comme l’expression d’une opinion libre, d’un coup de gueule, d’un regard satirique sur le monde, ou simplement d’un trait d’humour, « juste pour rire ». 

Comme le soulignait entre autres Jean à notre tribune, la liberté du caricaturiste permet de jauger l’état des libertés dans un Etat.

En fondant ou en rejoignant Cartooning for Peace, vous aviez voulu adresser un message, dans la foulée de « l’affaire » des caricatures de Mahomet : le dessin de presse se revendique le droit de blâmer, de bousculer les codes, de se jouer des interdits, mais il n’opprime pas, il ne veut pas diviser, cliver la société. Monter les gens les uns contre les autres est tout à l’opposé de sa volonté. En usant de sa totale liberté, le caricaturiste cherche sans doute à partager une part de ses idéaux. Et en cela, à témoigner en réalité de son humanité. De sa foi en l’homme.

Aujourd’hui, le pire serait de dire « Fini de rire ». Il faut poursuivre le chemin. Sans haine. Sans volonté de revanche. Avec les mêmes idéaux. Le plus pernicieux serait que la peur nous cheville le corps. Elle mènerait à la retenue, c’est-à-dire à l’autocensure, et ce n’est pas ce que nous attendons de vous, les caricaturistes.

Vous êtes en première ligne de la liberté d’expression. C’est pour cela que les sociétés démocratiques doivent vous protéger en vous garantissant cette totale liberté. En ce sens, votre liberté est l’affaire de tous. En défendant la vôtre, c’est de notre liberté que nous prenons soin.

L’Université de Liège est fière de vous avoir honorés. Nos actes n’en ont malheureusement que plus de sens encore aujourd’hui.

Avec tout notre soutien et notre affection,

Albert Corhay
Recteur

 actu2Photo prise le 8 janvier 2015 aux Amphithéatres de l'Europe, ULg. © ULg - M. Houet 

 

Liberté, égalité, civilité

La liberté d’expression est le cœur vivant de la démocratie.
Ses ennemis le savent, et c’est pourquoi ils s’en prennent à elle.
Ce qu’ils ne supportent pas, c’est une idée bien simple : ce qui est sacré en démocratie, c’est que rien n’est sacréTout peut être critiqué, contesté, remis en cause jusque dans ses fondements – tous les pouvoirs, tous les dogmes, toutes les certitudes.

C’est pourquoi il est vain de se demander jusqu’où on peut aller en s’exprimant, en écrivant, en dessinant. Arrêtons de nous demander quelles les limites de la liberté d’expression. La philosophie de Charlie Hebdo, c’est que ces limites doivent être repoussées le plus loin possible. La Cour européenne des droits de l’homme l’a aussi affirmé en disant que la liberté d’expression exigeait que nous acceptions les « propos qui blessent, qui choquent et qui inquiètent l’Etat ou autrui ».
Et quoi qu’il en soit,  personne n’a autorité pour décréter quelles sont ces limites.

La vraie question n’est pas celle des limites mais des conditions de la liberté d’expression. A quelles conditions la liberté d’expression est-elle possible ? C’est très simple, cela tient en deux mots : 

égalité : pas de liberté qui ne soit une égale liberté. Si je suis libre d’assujettir, de dominer, de discriminer autrui, alors lui n’est pas libre, et c’est contradictoire. Voilà qui donne tout son sens à notre combat contre les inégalités et les discriminations, et aux législations antiracisme et anti-discrimination que nous avons portées depuis des décennies ;

civilité : la seconde condition de la liberté, c’est, sinon la non-violence (ne soyons pas naïfs), du moins la moindre violence. Il n’y a pas de liberté d’expression sous la menace, l’intimidation, encore moins sous un régime de terreur et de mort. Telle est d’ailleurs l’autre cible constante des terroristes : le dialogue des cultures, la différence, le respect de l’autre. Voilà qui (à nouveau) donne tout son sens à notre combat contre l’incitation à la haine, la violence et la discrimination, et aux législations qui la sanctionnent, et que certains voudraient aujourd’hui remettre en cause.

Pas de liberté sans égalité, pas de liberté sans civilité. Et réciproquement. Ces trois valeurs sont indissociables. On ne peut penser et vivre l’une sans les autres.

Liberté, égalité, civilité, donc. La France, vers où tous nos regards se tournent, en a fait sa devise : liberté, égalité, fraternité. Elle est plus que jamais d’actualité.

 

Edouard Delruelle
Professeur de philosophie politique à l’Université de Liège.
Ancien Directeur-adjoint du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme.