Les débuts de la paléontologie humaine et de la Préhistoire


Un homme domine incontestablement les débuts de la paléontologie humaine et de la préhistoire mondiale : Philippe-Charles Schmerling (1791-1836). Des ossements découverts dans des grottes autour de Liège lui ont permis d’établir la contemporanéité de l’homme et d’animaux pléistocènes. « Il a donné une dimension géologique à l’espèce humaine », selon Marcel Otte, son lointain successeur à l’Université de Liège.

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uoiqu’issu d’une famille originaire de Delft aux Pays-Bas, Philippe-Charles Schmerling étudie la médecine à l’Université de Liège, alors récemment fondée (en 1817). Diplômé, il s’installe en région liégeoise parcourant les campagnes pour soigner ses patients. Lors d’une visite au domicile de l’un d’eux, à Chokier en septembre 1829, il voit des enfants jouer avec des ossements trouvés dans une carrière. De retour chez lui avec quelques spécimens, il les examine et arrive bientôt à la conclusion qu’il s’agit d’os très anciens, des fossiles. Dès lors, il se met lui-même à faire des fouilles dans les grottes d’où ils provenaient afin de trouver des vestiges plus abondants. Au total, il va explorer plus de quarante grottes de la Province de Liège, exhumant des dizaines d’ossements humains ou animaux et des outils (silex taillés ou ossements façonnés). Avec l’aide du professeur Fohmann, anatomiste renommé, il parvient ainsi à reconnaître plusieurs dizaines d’espèces d’animaux dont beaucoup avaient disparu depuis longtemps (mammouths, rhinocéros laineux, ours des cavernes, hyènes des cavernes). Il découvre également des restes humains (dont deux crânes à Engis) et des objets façonnés. Ces découvertes, Schmerling les détaille, les explique, les illustre –superbement- dans un ouvrage paru en 1833, l’œuvre de sa vie (il mourra peu de temps après, en 1836).

Un environnement peu favorable

Au début du XIXe siècle, le fixisme prévaut dans les sciences naturelles. Selon cette « théorie » d’inspiration biblique, il ne peut y avoir de transformation, de modifications profondes des espèces animales et végétales, ni d’ailleurs de l’univers en général. Certes, on doit à Jean-Baptiste de Lamarck la notion de transformisme –un organe d’un être vivant peut se transformer selon les besoins et cette transformation peut être transmise aux descendants. Mais celui qui règne en maître sur les sciences naturelles à l’époque est le français Georges Cuvier, professeur au Muséum. Il s’oppose violemment aux idées de Lamarck, défendant le fixisme et la notion de création, particulièrement pour l’espèce humaine que, de toute façon, il exclut de ses travaux. Il n’avait d’ailleurs pas hésité à déclarer que les os humains qui pourraient être découverts dans des cavernes seraient particulièrement dépourvus d’intérêt (1).

C’est dans ce climat que Schmerling entame ses travaux… avec de bien pauvres moyens. Il effectue ses fouilles en parallèle avec son travail quotidien de médecin ; il ne sera nommé professeur de zoologie à l’Université de Liège qu’en 1834. Il passe souvent ses nuits à étudier ses trouvailles, sans perdre de vue les recherches sur la géologie des cavernes, domaine où son apport fut aussi essentiel. En outre, il dispose de rares collections de référence. Les collections universitaires de l’époque sont particulièrement lacunaires et Schmerling doit souvent se limiter à des comparaisons à partir des gravures, rares elles aussi et dont il ne sait si elles reflètent bien la réalité des spécimens représentés. Ces conditions matérielles et d’environnement intellectuel rendent ses travaux encore plus novateurs et stupéfiants.

« Considérées aujourd’hui, les découvertes de Schmerling ne seraient pas extraordinaires, explique Marcel Otte, professeur de préhistoire à l’Université de Liège, mais leur interprétation l’a été. D’autres avaient découvert des ossements d’animaux ou d’humains avant lui. Schmerling découvre des ossements humains en association avec ceux d’animaux pléistocènes et des outils. Et il en tire la meilleure conclusion possible, et évidente aujourd’hui mais qui, à l’époque, était révolutionnaire: ‘’puisque j’ai trouvé ces restes mélangés, associés, dans une même couche géologique, je suis bien forcé d’admettre que l’humanité a connu une longue évolution ; l’homme a été contemporain des animaux disparus que j’ai découverts ; il a vécu à l’époque pléistocène’’. Ce faisant, il a donné une dimension géologique à l’espèce humaine. » À partir de Schmerling, l’humanité va apparaitre bien plus vieille que les 5 ou 6.000 ans fixés, en se basant sur la Bible, par théologiens qu’on n’appelait pas encore « créationnistes ».

 

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Le vallon des grottes Schmerling aux Awirs en Belgique, lieu des premières découvertes de paléoanthropologie en 1829.

Des cavernes aux humains

Ces constatations, Philippe-Charles Schmerling les livre dans un ouvrage fondamental, Recherches sur les ossemens fossiles, publié en 1833 (2). Comme l’indique Charles Morren, professeur de botanique à l’ULg et ami de Schmerling dans une notice parue peu après sa disparition (3), « Schmerling partage ses travaux en trois ordres : l’étude des cavernes elles-mêmes, celle des animaux et celle des ossemens humains qu’il eut le bonheur de rencontrer ». Le premier chapitre est donc consacré à des observations générales sur les cavernes, il fait ici davantage œuvre de géologue que de paléontologue; dans un deuxième chapitre, il passe en revue les cavernes l’une après l’autre. C’est un minutieux travail de description de chaque grotte en elle-même mis en relation avec ce qu’il y a trouvé : Schmerling accorde une grande importance à la position des vestiges. Dans le troisième chapitre, il aborde les fossiles humains et commence par des réflexions générales qui ont valeur d’avertissement : « On a longtemps nié l’existence de ces ossemens, et on a soutenu avec chaleur, que jamais on n’en avait rencontré de notre espèce dans les couches régulières. Cette assertion appuyait l’hypothèse gratuite, que l’homme n’a paru sur la terre qu’à une époque où notre globe avait pris sa forme actuelle ; que, n’ayant point alors de données exactes sur les restes humains que l’on devait avoir trouvés avec ceux de l’ours, de l’hyène, etc. soit dans les cavernes, soit dans les fentes, on en concluait que leur présence n’y est qu’accidentelle. (4) » Il admet que l’on ait pu commettre des erreurs dans le passé, mais à son époque, ce n’est plus excusable et il prévient son lecteur qu’on va passer aux choses sérieuses : « L’ordre de notre travail nous prescrit maintenant de jeter un coup d’œil à travers toutes les opinions divergentes, et d’exposer les faits les plus remarquables que nous avons observés (5) ». Il s’ensuit une minutieuse description des restes humains découverts dans deux grottes, celle d’Engis et celle d’Engihoul, complétée par les remarquables (6) dessins de son dessinateur, S. Mathieu (voir illustrations). Dans la première surtout, un crâne d’un individu âgé, dont il remarque « la forme allongée et étroite du front » et d’autres caractéristiques qui « le rapprochent plus du crâne de l’Ethiopien que de celui de l’Européen (7) » et un autre crâne, d’un individu jeune. Et Schmerling de conclure ce chapitre par une réflexion qui va bouleverser l’idée que l’humanité se fait de ses ancêtres : « J’ai abandonné les hypothèses établies jusqu’à présent, et j’ai fini par conclure que ces restes humains ont été enfouis dans ces cavernes à la même époque, et par conséquent par les mêmes causes qui y ont entraîné une masse d’ossemens de différentes espèces éteintes (8)».

« C’est absolument extraordinaire» s’enthousiasme Marcel Otte. «Dans son ouvrage, on le sent tourmenté, inquiet ! Mais il s’en tient aux faits, il se dit que les faits lui imposent la vérité. Et ça, c’est superbe comme attitude scientifique ; pour moi, c’est un aristocrate de la science. Peu lui importe ce qui a été dit avant ; il se sent tenu de respecter la vérité au risque d’aller contre les idées reçues et dominantes de ses contemporains. Cela m’a ébranlé quand j’étais étudiant. Je me suis dit : voilà quelqu’un de mon université qui ébranle les dogmes, bien avant Darwin, bien avant les préhistoriens français ! Voilà un modèle de l’universitaire pleinement accompli ».

Homo neanderthalensis versus leodiensis

Parmi les découvertes de Schmerling, les deux crânes vont prendre une importance a posteriori. Schmerling lui-même ne s’y attarde pas particulièrement, se contentant d’émettre l’hypothèse, selon laquelle le crâne du sujet plus âgé serait celui d’un non-Européen. Julien Fraipont démontrera bien plus tard (1909) qu’il s’agit d’un Cro-Magnon, c’est-à-dire un ancêtre direct de l’homme actuel. Mais c’est surtout le second crâne d’Engis, celui d’un enfant, qui est essentiel. Quand Schmerling veut l’examiner, il tombe en morceaux. La reconstitution a été réalisée par la suite et il fallut attendre 1936 et les études de Charles Fraipont pour se rendre à l’évidence : ce crâne est celui non pas d’un homo sapiens mais bien d’un homo neanderthalensis, un homme de Neandertal, appellation due à la découverte en 1856 d’un fragment de squelette dans la vallée de la Düssel dans la gorge dite « Neandertal » (du poète Neuman), près de Düsseldorf. Le premier découvreur d’un néandertalien est donc bien Schmerling. Pourquoi n’a-t-on fait le rapprochement qu’un siècle plus tard ? « D’abord parce qu’il a fallu le reconstituer plus correctement » , explique Marcel Otte ; « ensuite parce qu’il s’agit du crâne d’un enfant dont les traits néandertaliens sont toujours moins marqués. Mais pour s’en rendre compte, il a fallu découvrir des squelettes entiers de néandertaliens. » L’histoire aurait cependant dû rendre raison à l’Université de Liège, comme le rappelle Marcel Otte : « Le paléontologue français Yves Coppens, le célèbre découvreur de Lucy, a d’ailleurs dit dans son discours à l’Université qu’on aurait dû les appeler "homo leodiensis" plutôt que "neandertalensis" puisque le premier spécimen a été découvert ici ! »

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Planche I de Recherches sur les ossemens fossiles. La figure 5 représente les os maxillaires d'un individu jeune, donc de Engis 2. Les autres, notamment la boîte crânienne, sont des vestiges Homo sapiens, Engis 1; voir également illustration ci-dessous, qui est une photo contemporaine de la boite crânienne, les autres restes étant figurés par leur contour.

 

La force des préjugés scientifiques

Le décès de Schmerling, survenu peu de temps après la publication de son ouvrage, n’a sans doute pas aidé à la reconnaissance de ses travaux. Il aurait été facile de contrôler les observations de Schmerling, mais ses collègues préférèrent l’oublier, jugeant sa thèse invraisemblable et se pliant en cela aux thèses de Cuvier qui faisait alors régner une véritable terreur sur le milieu : pas d’accès aux collections et pas de droits aux publications pour ceux qui ne partageaient pas ses vues. L’ouvrage pionnier de Schmerling ne rencontre guère de reconnaissance. Dans une note publiée en 1944 dans le Bulletin de la société préhistorique de France, Louis Eloy affirme qu’une grande partie de l’édition a été vendue comme vieux papier, l’auteur n’arrivant pas à payer son éditeur (9) ! Si, à Paris, les travaux de Schmerling restent méconnus, c’est moins le cas en Allemagne et surtout en Grande-Bretagne. Un géologue anglais, Charles Lyell, rend visite à Schmerling et cite son opinion dans son ouvrage de géologie. « Que les sciences naturelles s’emparent de Schmerling est normal » , explique Marcel Otte. « Au cours du XIXe siècle, la préhistoire était une branche des sciences naturelles parce qu’on trouvait essentiellement des restes animaux et que les objets façonnés restaient sans véritable interprétation appropriée. Au tournant des XIX et XXe siècles, la préhistoire s’est séparée des sciences naturelles et une discipline purement humaniste s’est constituée. »

De ces outils, justement, que pense Schmerling ? Il leur consacre un chapitre, le dixième, très bref car il semble avoir trouvé peu d’outils, du moins peu ont retenu son attention. Et il s’en sert à l’appui de sa thèse. « Toute réflexion faite, écrit-il, il faut admettre que ces silex ont été taillés par la main de l’homme, et qu’ils ont pu servir pour faire des flèches ou des couteaux. (…) Comme j’ose garantir qu’aucune de ces pièces n’a été introduite après coup, j’attache un grand prix à leur présence dans les cavernes ; car, si même nous n’avions pas trouvé des ossemens humains, dans des conditions tout-à-fait favorables pour les considérer comme appartenant à l’époque antédiluvienne, ces preuves nous auraient été fournies par les os taillés et les silex façonnés (10). » Une conclusion qui ravit à nouveau Marcel Otte : « Il avait pressenti que ces objets, c’était une affaire humaine ! C’est génial. Personne ne savait ce qu’était un silex taillé à cette époque. Il n’y avait aucune expérimentation de la taille. Comprendre qu’une pierre n’est pas naturelle mais taillée par l’homme, c’est vraiment extraordinaire quand on n’en a jamais vu d’autres. »

Une des réflexions finales et prémonitoires de Schmerling touche au sublime : « Le temps seul, du reste, décidera jusqu’à quel point nous avons eu raison de nous exprimer d’une manière aussi catégorique, et aucun géologue éclairé ne voudrait soutenir que l’homme n’existait point à l’époque où nos cavernes ont été comblées du limon et des fossiles qu’elles recèlent » (11).

Une école liégeoise

L’apport de Liège à la paléontologie humaine ne s’est pas limité à Schmerling, bien au contraire. En 1886, le préhistorien liégeois, Marcel de Puydt fut aux origines de la chaire de préhistoire de l’Université de Liège et du Musée Curtius à la Ville de Liège. Avec son assistant, Max Lohest, bientôt professeur de géologie, il découvre deux squelettes entiers particulièrement bien conservés dans la grotte de Spy. Leur collègue et futur Recteur, Julien Fraipont, les identifie comme des néandertaliens, confirmant ainsi l’authenticité de cette forme humaine, antérieure à l’homme moderne. Parmi les disciples de De Puydt, Jean Servais deviendra le premier conservateur du Curtius, et Joseph Hamal-Nandrin le premier professeur de Préhistoire. « C’est véritablement l’école de Liège qui a lancé la notion de paléontologie humaine et de préhistoire » , explique Marcel Otte. « Car ceux qui ont défini les hommes de Spy étaient orientés par les observations de Schmerling faites à Engis au début du dix-neuvième siècle. À Spy, non seulement on a découvert les premiers néandertaliens complets mais aussi deux sépultures. Ces populations possédaient donc une activité spirituelle, associée à des témoins comportementaux attestés par leurs méthodes techniques élaborées. Dès lors, il a été possible d’évoquer des traditions disparues, donc déjà faire de l’histoire ! ».

Un texte rédigé par Henri Dupuis


Références Scientifiques

(1). G. Cuvier, Discours sur les Révolutions du Globe, 1825 (voy. réédition de 1864, pp 154-160), cité par Maria Carpentier-Lejeune in L’Université de Liège et les débuts de la paléontologie humaine, Chronique de l’Université de Liège, publiée par M. Florkin et L.-E. Halkin, 1967.

(2). Recherches sur les ossemens fossiles découverts dans cavernes de la Province de Liège, Liège, Collardin, 1833-1834, 2 vol. de 167 et 197 p. avec atlas de 74 p.
Nous avons respecté l’orthographe de l’époque : des termes tels qu’ossements, vivants, etc. s’écrivaient alors sans le « t » final.

(3). Notice sur la vie et les travaux de Philippe-Charles Schmerling, par Ch. Morren, Bruxelles, M. Hayez, Imprimeur de l’Académie royale, 1838.

(4). Recherches sur les ossemens fossiles, chap. III, Réflexions générales, I, p.53.

(5). Ibidem I, p.65 (paragraphe intitulé Des ossemens fossiles en particulier

(6). Des planches que Marcel Otte admire non seulement pour leur côté esthétique, artistique, mais aussi pour leur utilité encore actuelle. Jeune chercheur, il a retrouvé tous les objets illustrés dans l’ouvrage de Schmerling, aujourd’hui encore répartis en trois endroits : au musée Curtius, dans le département de paléontologie et dans le musée de préhistoire de l’ULg. Objets conservés et dessins de 1834 ont donc pu être mis en parallèle : «on peut accorder confiance à Schmerling et à son dessinateur, les représentations sont impeccables», note Marcel Otte.

(7). Ibidem I, p.61.

(8). Ibidem I, p. 66.

(9). L. Eloy, Bulletin de la société préhistorique de France, Année 1944, vol. 41, n° 7, pp 121-123.

(10). Recherches sur les ossemens fossiles, II, p. 179.

(11). Ibidem, II, p.179.

 

Consulter la biographie de Philippe-Charles Schmerling

 


 

schmerling5.jpgMarcel Otte

Marcel Otte, aujourd’hui retraité ,est docteur en histoire de l’art et archéologie de l’université de Liège. Son principal domaine de recherche concerne les échanges culturels à l’intérieur du continent européen durant la préhistoire ancienne (paléolithique), ainsi que les mouvements liés aux aires géographiques proches, telles que l’Afrique du Nord, l’Anatolie et la Sibérie occidentale. Plusieurs équipes placées sous sa direction poursuivent depuis quelques années des travaux de fouilles en Turquie, en Crimée, en Moldavie, en Roumanie, au Portugal et au Maroc. En Belgique, Marcel Otte poursuit un programme de recherche visant à la mise en valeur de la préhistoire des sites wallons, dont notamment la grotte de Sclayn.

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