L’homme qui voulait mettre l’Orient dans un livre


Figure incontournable de l’orientalisme, Victor Chauvin a dressé la bibliographie des ouvrages traitant du monde arabo-musulman publiés en Europe au XIXe siècle. Une œuvre qui ouvre la porte à un important patrimoine intellectuel.

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’est un héritage intellectuel et patrimonial considérable que Victor Chauvin a laissé derrière lui. Orientaliste à l’Université de Liège de 1865 à 1913, il a entrepris la rédaction d’une bibliographie pharaonique, recensant les « écrits arabes ou relatifs aux Arabes publiés en Europe entre 1810 et 1885 ». Davantage qu’une bibliographie, les douze volumes qui la composent proposent des résumés, des annotations, des commentaires, des indications sur les différentes éditions et traductions pour chaque ouvrage répertorié. Avec le célèbre recueil des Mille et Une Nuits, l’érudit liégeois pousse le travail à son paroxysme et propose pour les contes qui le composent une typologie narrative pionnière. Cela nous vaut un voyage empreint d’exotisme, où la quête de manuscrits perdus enfièvre les cercles les plus proches de Louis XIV et où Chauvin, positiviste cartésien et bibliophile insatiable, mène la connaissance sur le monde musulman à un niveau jusqu’alors inédit en Occident.

Il faudrait remonter à la fin du XIXe siècle pour voir déambuler la silhouette aux allures candides de Victor Chauvin dans les couloirs de l’Université de Liège. L’orientaliste, grand érudit et bibliophile particulièrement exigeant pour lui-même et ses étudiants, ne boudait pas pour autant la vulgarisation. Dans la salle académique, il surmontait sa grande timidité pour se prêter magistralement à l’exercice de conférences accessibles à tous. Des rencontres largement fréquentées. L’orientalisme connaît alors de belles heures. Du côté des académiciens, le savoir, le droit, l’histoire, les religions, l’art et le folklore des régions autrefois plongées dans l’ombre d’une civilisation européocentrique suscitent un intérêt croissant depuis la Renaissance. En dehors des universités, l’Orient fantasmé par le biais des contes et des légendes fascine. À la croisée de ces mondes, et poussé par une soif de savoir insatiable, Victor Chauvin devient rapidement une figure emblématique de l’orientalisme. Son travail est suivi dans le monde entier et il entretiendra une correspondance prolifique avec bon nombre de ses pairs et de ses étudiants. « C’était un homme méticuleux et intègre, qui sollicitait toujours l’aide ou les conseils de ses contemporains pour mener ses projets à bien ou les compléter, illustre Frédéric Bauden, Professeur et directeur du Service de langue arabe, études islamiques et histoire de l’art musulman à l’Université de Liège. » La manière dont il implique d’autres chercheurs pour commenter son travail ou en stimuler d’autres, ou dont il participe aux congrès internationaux, mène à une émulation qui pourrait s’apparenter à un véritable réseau. Mais la raison principale de cette reconnaissance internationale reste bien le cœur de ses recherches, et plus spécifiquement, sa Bibliographie des ouvrages arabes ou relatifs aux Arabes publiés dans l'Europe chrétienne de 1810 à 1885, en douze volumes.

Une chaire multidisciplinaire

Jusqu’au cours des années 1980, l’orientalisme ne remplit à l’ULg qu’un cursus de licence, et donc supplémentaire à un premier parcours. Victor Chauvin étudie en premier lieu le droit et exerce le métier d’avocat avant de se tourner en 1865 vers l’apprentissage de l’arabe et de l’hébreu auprès de Pierre Burggraff, premier titulaire de la chaire d’orientalisme à l’Université de Liège. « Cette chaire a été créée en 1837, précise Frédéric Bauden. Mais dès l’acte fondateur de l’Université de Liège, rédigé vingt ans plus tôt par Guillaume I, il était mentionné que l’institution devait prévoir l’enseignement des langues orientales. Elle était créée comme le pendant laïc de l’Université Catholique de Louvain et devait fournir un avis sur les textes fondamentaux des principales religions. Ce qui incluait les cultures islamique et hébraïque. » En 1872, Victor Chauvin hérite de la chaire de son mentor et l’occupera jusqu’en 1913, année de son décès. Une carrière de 41 ans au cours de laquelle il enseigne la langue arabe, bien sûr, mais pas uniquement. « Il conserve notamment une prédilection pour ses premières amours et initie un cours sur le droit musulman. » En marge de cet intérêt, il s’engouffre dans une autre passion, celle des livres. « C’est un véritable bibliophile. Il achète de nombreux ouvrages contemporains et anciens, qui remontent parfois au XVIe siècle. La plupart sont des éditions de textes ou d’ouvrages publiés en Europe et portant sur le monde arabo-musulman. Cette collection compte des milliers d’ouvrages et cache des pièces de grande valeur, dont le seul exemplaire encore préservé d’une édition liégeoise du conte d’ « Ali baba et les quarante voleurs » datant du XVIIIe siècle. » C’est cette bibliophilie qui conduit Victor Chauvin à amorcer un travail de recensement bibliographique, qu’il poursuivra sans l’achever jusqu’à la fin de sa vie.

De la passion à l’Œuvre incontournable

À la fin du XIXe siècle, bon nombre de savants sont gagnés par la douce illusion qu’il est possible de contraindre l’entendement de l’univers par la science. On cherche alors à collecter, cataloguer, systématiser, comparer les observations et dresser des systèmes. C’est l’époque du positivisme. Victor Chauvin se révèle être un enfant de son temps et se lance dans la rédaction de sa bibliographie-fleuve. « Au XIXe siècle, la publication des textes orientaux est en plein essor, tant dans le monde arabe qu’en Occident. Les étudiants comme les savants, en dehors de leur spécialité, ne sont pas informés de ce qui existe. Ils consacrent un temps précieux à établir leur propre bibliographie. L’ambition de Victor Chauvin est de leur fournir un outil permettant d’avancer plus vite dans leurs recherches. » Initialement, cette contribution doit recenser tous les ouvrages arabes ou relatifs aux Arabes publiés en Europe chrétienne entre 1810 et 1885. Pourquoi 1810 ? Simplement parce que deux répertoires allemands (Bibliotheca Arabica, de Friedrich Schnurrer en 1811 et Bibliotheca Orientalis, de Julius Theodor Zenker entre 1846 et 1861) faisaient état de la question jusqu’à cette date. « L’ouvrage de Zenker s’étend à l’ensemble de l’Orient. Il intègre notamment l’Inde, la Chine, le Japon… La volonté de Chauvin était donc de poursuivre le travail de Schnurrer. » L’année 1885, elle, est probablement choisie pour coïncider avec le début du projet.

Très vite cependant, l’œuvre de Victor Chauvin prend de l’ampleur Les limites temporelles et géographiques ne tiennent pas. L’orientaliste étend le champ de recherche à l’Europe musulmane en intégrant l’Empire ottoman et ne parvient pas à faire l’impasse sur les publications paraissant entre 1885 et le début de son travail de recensement. « L’ampleur de la tâche devient inimaginable, commente le professeur Bauden. Et pourtant, Victor Chauvin ne s’arrête pas là. Il organise sa bibliographie en matières. Le premier volume s’ouvre d’ailleurs sur les grands thèmes qu’il compte aborder selon un ordre précis. Il commence par la littérature sapientiale. Les proverbes, d’abord, et puis les contes, les pièces littéraires, la poésie, avant de passer par la religion islamique, le droit, la philosophie, la médecine, la littérature des chrétiens d’Orient, etc. Ensuite, il ne se contente pas de donner la liste des titres. Il livre pour chaque publication les différentes réimpressions, les chapitres, leur contenu, des informations sur ces contenus, sur les auteurs… 

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Un classement pionnier des Mille et Une Nuits

Si chaque titre obtient un traitement minutieux, Victor Chauvin accorde une attention particulière aux Mille et Une Nuits (Lire à ce sujet Le long périple des Mille et Une Nuits) et leur consacre quatre des douze volumes. Bien loin de la simple bibliographie, c’est à la typologie narrative que l’érudit fait appel pour étudier ce célèbre recueil. « C’est un regard tout à fait pionnier. Mais qu’il s’y intéresse à ce point n’est pas étonnant. À la fin du XIXe siècle, les études folkloriques sont en plein essor. Tout ce qui concerne les productions culturelles du peuple (récits, contes, chansons et musiques populaires…) gagne les faveurs des milieux académiques. Chauvin s’inscrit dans ce mouvement. Il sera soit dit en passant très actif pour la sauvegarde du patrimoine folklorique wallon. » Comme pour le reste, il mentionne les différentes traductions, les différentes éditions, auxquelles il ajoute les manuscrits, résume et commente les contes. Il donne un titre aux contes qui n’en ont pas, et il observe ensuite des similitudes, des correspondances entre certains de ces contes et des récits appartenant à d’autres héritages : grecs, latins, indiens, chinois… De ces observations découlera un Index de contes-types dans lesquels chaque récit pourra être classé. Cet Index servira par la suite à classer la littérature folklorique de par le monde. Ensuite, il rapproche pour chaque conte les récits similaires appartenant aux autres civilisations. Il fait par exemple le lien entre le conte du cheval enchanté, Don Quichotte de Cervantès et le Roumans de Cléomadès, d’Adenet le Roi. « Si la bibliographie de Victor Chauvin reste encore aujourd’hui utile pour tous ceux qui s’intéressent à la littérature arabe du XIXe siècle, son travail sur les Mille et une Nuits est une véritable bible. Ceux qui étudient ces contes ne peuvent décemment pas s’en passer. »

L’hermétisme de la boîte à cigare

En 1913, Victor Chauvin décède et laisse un projet loin d’être achevé. En onze volumes et un douzième posthume, dont l’épreuve est corrigée par l’un de ses élèves, il n’a pu publier que la bibliographie répertoriant la littérature sapientiale, les contes, la littérature "sérieuse" et le Coran. Il s’apprêtait alors à poursuivre avec la tradition prophétique. Un nombre important de données manuscrites attendent toujours d’être déchiffrées dans les collections de l’ULg. En pleine ère numérique, la tâche pourrait ne pas sembler si fastidieuse. Pourtant, sans ordinateur, la compilation de données ne peut se faire que sur des fiches. « Et ce ne sont pas encore les fiches standardisées que l’on commence à observer au cours du XXe siècle, renchérit Frédéric Bauden. Elles constituent un ensemble dépareillé de morceaux de papiers, de marges de journaux déchirées et annotées, de notices de catalogues découpées et recollées… Au final, on estime qu’il y en a une centaine de milliers, classées par matière dans des boîtes à cigare. Elles sont malheureusement inutilisables. En dehors de la matière générale à laquelle elles se rapportent, ces fiches sont placées dans un ordre qui nous échappe. L’écriture est difficile à déchiffrer, elle est remplie de notes énigmatiques, d’abréviations propres à l’auteur… Il est quasiment impossible pour quelqu’un d’autre que Victor Chauvin de s’y retrouver. »

Un héritage considérable

Bien qu’échantillon inachevé de ses ambitions, cette bibliographie reste un héritage intellectuel important, auquel il faut joindre un patrimoine matériel considérable. Car ses collections, le savant les a léguées à l’Université de Liège. Le fond Chauvin est aujourd’hui conservé dans une pièce à part du magasin à livres au Sart Tilman. Outre ses écrits, ses correspondances et ses notes manuscrites, il compte plusieurs milliers d’ouvrages acquis tout au long de sa vie. « Ces collections ne sont pas toujours assez mises en valeur, regrette Frédéric Bauden. Et pourtant, elles sont inestimables. Il y a notamment un manuscrit égyptien des Mille et une Nuits, et des éditions occidentales du conte, etc. Ce manuscrit a permis le bon déroulement d’une thèse sur le sujet, ici à l’Université de Liège. » Il y a également dans cette collection un carnet de notes anonyme, apparemment anodin, mais qui a amorcé un grand tournant dans la carrière de Frédéric Bauden, migrant de l’islamologie à l’histoire. Ce carnet manuscrit, Chauvin l’achète au début du XXe siècle. Il ne l’identifie pas et lui attribue sans trop de certitude une origine remontant au XVIIIe siècle. « Dans les années 1990, je me suis attardé sur ce carnet, alors que je rédigeais ma thèse. Un peu plus tard, tout à fait par hasard, je me suis rendu à un colloque à Londres. Des éditeurs étaient présents. L’un d’eux vendait un ouvrage dont la couverture était illustrée par la photographie d’une page manuscrite, écrite par Ahmad al-Maqrîzî, un historien égyptien du XVe siècle. Les similitudes entre les deux écritures m’ont fait penser qu’elles avaient été couchées par la même main. Je réalisais alors que j’avais accès à un manuscrit d’une valeur scientifique exceptionnelle. Une fois identifié, j’ai pu observer comment Maqrîzî travaillait. Le carnet était abondamment annoté de résumés d’autres sources, parfois conservées, parfois perdues. Pour les sources conservées, une étude comparative me permettait d’analyser comment il faisait ses résumés, ce qu’il retenait, ce qu’il laissait, et ensuite, comment il les retravaillait dans ses propres écrits publiés. En d’autres mots, j’ai pu étudier le modus operandi d’un historien égyptien du Moyen Age. Une opportunité tout à fait unique que je dois indirectement à Victor Chauvin. »

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L’orientalisme, un regard évolutif depuis l’Occident

Comme toute autre discipline, l’orientalisme n’est pas une science figée, ni indépendante de son époque. Elle répond à des enjeux, des visions, se fait l’écho d’une pensée et la fait évoluer. Victor Chauvin, par son regard cartésien et positiviste, en est un témoin éloquent. Il est intéressant d’observer comment l’orientalisme a pu germer et évoluer en fonction des positions diplomatiques entre l’Occident et l’Orient. D’une fièvre orientaliste mondaine, en quête d’exotisme et alimentée par les récits des voyageurs et les contes, il faut distinguer un orientalisme savant, dont l’origine est autre. « Les premières questions orientalistes se posent au Moyen Age dans un souci apologétique, précise Frédéric Bauden. C’est-à-dire que l’angle est religieux, et l’ambition est d’étudier le Coran pour contester son caractère sacré. Ensuite, toujours dans la sphère religieuse, d’autres écrits vont être traduits par des moines. Des écrits de savants arabes, mais aussi des livres grecs et latins traduits en arabe, et perdus ou interdits en Europe. Ces traductions vont contribuer à la Renaissance européenne. Par la suite, le mouvement d’acceptation d’un statut de livre saint du Coran va s’agrandir et s’étendre à la découverte d’une culture musulmane peu à peu jugée digne d’intérêt. » Cette reconnaissance pour les textes littéraires et scientifiques arabes comme la médecine ou la philosophie va mener naturellement au développement de l’étude des langues orientales.

Au XVIIe siècle, de grandes campagnes de collectes de manuscrits trouvés dans l’Empire ottoman sont menées, notamment à l’initiative de Colbert, alors ministre de Louis XIV. L’enjeu est de mieux comprendre la civilisation de l’intérieur. « Le problème est que les études orientales sont organisées par l’Etat pour le servir dans une logique coloniale. Elles permettent de grossir les rangs des ambassades, des ministères… Cette collusion entre logique d’Etat et mouvement scientifique mène à penser, de manière réduite, que les orientalistes ont une motivation coloniale, ou qu’à tout le moins, leurs recherches ne serviraient qu’à asseoir la supériorité intellectuelle, religieuse et politique de l’Occident. Ce qui n’est pas toujours vrai. L’orientaliste Antoine Galland, par exemple, a une distance tout à fait scientifique sur son objet et traite la civilisation musulmane avec un profond intérêt. Il ne cherche pas à dresser de hiérarchie entre les écrits bibliques et coraniques. » Le XIXe siècle voit une systématisation des études orientales, rationalisées, exercées avec des méthodes nouvelles, discutées et mises à l’épreuve lors de congrès internationaux. C’est l’époque de Victor Chauvin. Et cet orientalisme se développe et perdure au long du XXe siècle. « Les positions par rapport à l’objet évoluent, conclut le professeur Bauden. Mais c’est après les attentats de 2001 qu’un changement de regard s’opère. Jusqu’alors, l’orientalisme s’intéressait à la civilisation musulmane dans une perspective historique. Visant à dénicher ce qu’elle avait laissé comme héritage savant, populaire ou religieux. Il y a aujourd’hui un désir, un besoin de connaissance de l’Islam et de la culture musulmane dans une perspective contemporaine. »

Un texte rédigé par Philippe Lecrenier


Références scientifiques

(1) Bibliographie des ouvrages arabes ou relatifs aux Arabes publiés dans l’Europe chrétienne de 1810 à 1885, Liège, Impr. Vaillant-Carmanne, 1892-1918, 12 vol.

(2) La recension égyptienne des Mille et une nuits, Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, 1899, Fascicule VI, 124 p. (Réimpression anastatique en 1993).


Frederic BaudenFrédéric Bauden

Frédéric Bauden termine ses études d’orientaliste en 1988 à l’ULB. Repéré par le Professeur Martin pour son mémoire portant sur la numismatique indienne de l’époque musulmane, il est engagé à l’Université de Liège pour dresser le catalogue d’une collection de 450 manuscrits arabes légués à l’Université de Liège deux ans plus tôt. En 1990, il obtient une bourse FNRS pour rédiger une thèse sur l’édition critique et la traduction d’un texte du XIIIe siècle portant sur l’histoire de la proche parenté du prophète. Frédéric Bauden, qui ambitionnait initialement de se spécialiser dans l’art islamique, s’oriente alors durablement vers une carrière scientifique. En 1999, il devient premier assistant avant de prendre le poste de son prédécesseur le professeur Martin en 2001.

Depuis cette date, il dirige le Service de langue arabe, études islamiques et histoire de l’art musulman de l’Université de Liège. Il enseigne différentes matières comme la langue et la littérature arabes, la religion, l’histoire et l’histoire de l’art. Il s’est depuis plusieurs années spécialisé en histoire et philologie, principalement pour la période mamelouke en Egypte et en Syrie (XIIIe-XVIe siècle). Il a également approfondi l’étude critique de l’historien égyptien al-Maqrîzî, après avoir identifié un carnet de notes autographe datant du milieu du XVe siècle dans les collections de l’Université de Liège.

Il est notamment membre de la Commission internationale de diplomatique et participe à de nombreux projets internationaux, pour lesquels il est en charge de ce qui touche à la numismatique, à l’épigraphie et à la diplomatique. Il a aussi participé à la fondation de la School of Mamluk Studies.

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