Grâce à son réseau international et au protocole de vaccination qu’il a élaboré pour distribuer un vaccin recombinant aux populations de renards, Paul-Pierre Pastoret a prouvé que la rage du renard pouvait être éradiquée.

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 a rage de vaincre », « vert de rage », « la rage de vivre », « faire rage », « la rage au ventre », « fou de rage »... Il suffit de regarder le nombre et la signification des expressions qui reprennent le mot « rage » pour comprendre à quel point cette maladie a marqué les esprits. Et pour cause : lorsqu’un homme déclare la rage, celle-ci l’emporte de manière fulgurante dans les dix jours qui suivent le début des symptômes. La mort est donc quasi toujours la seule issue même si un traitement est administré avant l’apparition des convulsions, de la salivation extrême, de l’hydrophobie, l’anxiété ou encore les délires.

Les animaux vecteurs de la rage sont principalement le renard, le blaireau, la chauve-souris, mais aussi le chien, le chat, la vache ou encore le chevreuil. Si un animal infecté mord un être humain, le virus ainsi transmis remonte les nerfs vers le système nerveux central, qu’il atteint en minimum deux à huit semaines, souvent plus, et provoque une encéphalite. Le dernier cas mortel de rage humaine en Belgique date de 1922 suite à une contamination par morsure de chien. Mais la rage n’avait pas pour autant disparu chez les animaux de nos contrées. Bien que les conditions sanitaires, la mise au point d’un vaccin préventif et d’un traitement curatif efficace (lorsqu’administré rapidement après la morsure) aient permis de réduire drastiquement le nombre de cas mortels dans nos régions, la menace d’une recrudescence était alors encore bien réelle. « Après la seconde guerre mondiale, la rage s’est largement réinstallée chez les renards en Europe, d’Est en Ouest, et l’épidémie animale est arrivée en Belgique en 1966 », explique Etienne Thiry, directeur du Laboratoire de virologie vétérinaire et maladies virales animales (FARAH) de l'Université de Liège. « La maladie est restée cantonnée au sud du sillon Sambre et Meuse qui constituait une barrière naturelle. Mais la rage était très présente en Ardennes chez les renards, bovins, chats, chiens, moutons etc. Chaque être humain recevait le traitement post-exposition dès qu’il y avait eu contact avec un animal soupçonné d’avoir la rage ».

Un problème de santé publique majeur

Dans les années 80, Paul-Pierre Pastoret, professeur de virologie animale à l'Université de Liège qui s’intéressait depuis longtemps à la rage, a eu l’opportunité de passer à l’action. « Paul-Pierre Pastoret est un précurseur de la notion de « One Health », ce principe selon lequel la santé des végétaux, des animaux et des humains sont intimement liées. Et les contextes de virologie animale qu’il étudiait avaient toujours à la fois des objectifs pour la recherche fondamentale mais aussi des applications médicales. Il aimait ancrer sa recherche dans la réalité pour résoudre la problématique de maladies infectieuses qui sévissaient à cette période », indique Etienne Thiry. A cette époque, même si on parvenait à limiter les issues mortelles de la rage en Europe, celle-ci restait un problème de santé publique très grave. Et aujourd’hui encore, à l’échelle mondiale, on compte 50.000 cas de mort par an à cause de la rage, surtout en Afrique et en Asie.

« Durant ces années -là, pour tenter de contrôler les épidémies, les autorités européennes n’ont pas d’autre choix que d’avoir recours au gazage des terriers de renard », poursuit Etienne Thiry. « Mais les conséquences étaient désastreuses pour la biodiversité ». Heureusement, à cette même période, on assiste à l’émergence de la virologie moléculaire. Les nouvelles techniques de biologie moléculaire permettent à la recherche en virologie de faire un bond en avant. « Cela, combiné à la mentalité « one health » de Paul-Pierre Pastoret, a conduit ce dernier à penser à une autre solution pour éradiquer la rage en Belgique et ailleurs. Grâce à son réseau international, il a découvert une start-up française « Transgène » qui avait mis au point un vaccin intéressant : ils utilisaient la vaccine, le virus utilisé pour vacciner les gens contre la variole, dans lequel ils inséraient des gènes codant pour les antigènes de la rage », précise Etienne Thiry. A partir de là, Paul-Pierre Pastoret a imaginé la solution qui allait permettre de venir à bout de la rage en Belgique.

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Paul-Pierre Pastoret et Jean Blancou à la station de recherche de Malzéville (France), en expérience sur le blaireau pour démontrer l'innocuité du vaccin contre la rage dans cette espèce qui partage les mêmes terriers que le renard.

Immuniser les animaux pour éviter la transmission à l’homme

En développant un vaccin contre la rage pour le renard, on protègerait ces animaux de la maladie et on éviterait ainsi toute transmission aux animaux domestiques et à l’homme. Voilà le raisonnement de Paul-Pierre Pastoret à la fin des années 80. La société Transgène avait eu de bons résultats sur des animaux de laboratoire. Mais il fallait maintenant concevoir et réaliser tous les tests qui allaient permettre d’utiliser ce type de vaccin sur le terrain et à grande échelle. Et la tâche n’était pas mince : « Il fallait d’abord s’assurer qu’il n’y avait aucun risque de libérer ce virus recombinant dans la nature, ni pour l’homme ni pour les autres espèces animales, mais aussi trouver un moyen d’infecter les renards avec ce virus recombinant, avant d’enfin en vérifier l’efficacité ». C’est ainsi que Paul-Pierre Pastoret retroussa ses manches et conçut un dispositif très particulier : un appât avec de la graisse de poisson dans laquelle était cachée une capsule contenant le virus vaccinal. A partir de là, et grâce à ses contacts avec l’armée, il obtint les autorisations pour réaliser des essais dans la nature sur un terrain militaire. « Ils purent constater que le vaccin était inoffensif pour toutes les espèces animales qui peuplaient notre région », reprend Etienne Thiry. « L’étape suivante fut de produire le vaccin de manière industrielle de sorte de pouvoir réaliser de vraies campagnes de vaccination des renards. Et bien sûr de convaincre les autorités de notre pays de l’intérêt de cette vaccination ». Ce projet passionnant prit forme et se concrétisa par une importante campagne de vaccination dans le sud de la Belgique. Les résultats de cette opération ont été publiés en décembre 1991 dans la prestigieuse revue Nature (1). Ils révèlent notamment que les appâts étaient bien ingurgités par les renards, qu’un pourcentage important de leur population était immunisé contre la rage après la campagne et que le nombre de cas de rage observés chez ces animaux diminuait drastiquement.

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Deux renards consommant des appâts vaccinaux

Deux campagnes de vaccination par an

Pour pouvoir constater la bonne ingestion des appâts - et donc des capsules contenant le vaccin recombinant -par les renards, Paul-Pierre Pastoret et ses collègues ont utilisé une méthode de marquage. « Ils ont intégré de la tétracycline dans la capsule. C’est un antibiotique qui laisse un dépôt jaunâtre sur les os de ceux qui l’ingurgitent et notamment les mâchoires et», explique Etienne Thiry. « C’est ainsi qu’ils ont pu observer que 80% des renards de la région où ils avaient largué les appâts avaient des traces de tétracycline dans leur organisme ».

Le protocole élaboré par Paul-Pierre Pastoret prévoyait deux campagnes de vaccination des renards par an. Une en mai au moment de la naissance des petits et une en septembre lorsque les jeunes quittent le territoire de leurs parents. « Le problème, c’est que comme cela fonctionnait très bien, les autorités ont estimé vers 1996-1997 que l’on pouvait diminuer le nombre de campagnes de vaccination », reprend le Professeur de virologie. « On a alors assisté à une résurgence de la rage ». Paul-Pierre Pastoret préconise alors de « frapper fort », les autorités suivent sont avis et parviennent ainsi à l’éradication totale de la rage en 2001.

« La preuve du concept de la vaccination du renard par voie orale était donnée. Ce résultat majeur a ouvert la voie à l’utilisation du vaccin dans d’autre pays d’Europe et ce même concept a été développé sous d’autres facettes ailleurs, comme en Amérique du Nord, où il est encore utilisé pour vacciner renards et ratons laveurs », poursuit Etienne Thiry. Selon ce dernier, lui-même issu, comme son collègue Alain Vanderplasschen, de l’enseignement de virologie animale fondé par Paul-Pierre Pastoret à l’Université de Liège, les laboratoires de virologie et d’immunologie vétérinaires ont hérité de la façon de penser la virologie vétérinaire de Paul-Pierre Pastoret : dans un contexte d’amélioration de la santé animale et humaine.

Un texte rédigé par Audrey Binet

(1) Brochier B, Kieny MP, Costy F, Coppens P, Bauduin B, Lecocq JP, Languet B, Chappuis G, Desmettre P, Afiademanyo K, et al. Large-scale eradication of rabies using recombinant vaccinia-rabies vaccine. Nature. 1991 Dec 19-26;354(6354):520-2.


pastoret5Etienne Thiry

« On n’intervient pas pour déterminer le sexe des anges ! » Étienne Thiry est un pragmatique. Le directeur du laboratoire de virologie vétérinaire et maladies virales animales de l’Université de Liège met un point d’honneur à ce que les travaux réalisés dans son unité aient un impact concret. « Nous avons toujours eu le souci de travailler sur des thématiques qui ont une influence sur la santé animale de manière stricte ou sur des aspects de santé publique. Que la recherche soit fondamentale ou appliquée, il est important qu’elle essaye d’apporter des éléments de solution. C’est notre mission ». 

Il s’y applique depuis 1985, date d’obtention de son doctorat à l’Université de Liège. Ses thématiques de recherche peuvent en témoigner, elles qui concernent généralement l’évolution à court terme des populations virales. Il a ainsi travaillé sur l’évolution des herpesvirus, du virus de la peste équine par le phénomène de réassortiment génétique ou encore sur le phénomène de recombinaison chez les norovirus, la cause la plus courante de gastroentérites.

Sans doute est-ce son pragmatisme qui l’a amené à occuper le poste de président du comité scientifique de l’Afsca (Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire), où il s’implique dans l’évaluation des risques en santé animale et en santé publique pour la chaîne alimentaire. Il siège également à l’ANSES en France (Agence nationale de sécurité sanitaire) en tant que président du comité d’experts spécialisé en santé et bien-être des animaux.  Il est également impliqué au sein de l’institut français Inra, du comité scientifique du CERVA (Centre belge d’étude et de recherches vétérinaires et agrochimiques) ainsi que du European advisory board on cat diseases.

Consulter les publications scientifiques d'Etienne Thiry

pastoret6Alain Vanderplasschen

Alain Vanderplasschen est né le 27 Juin 1967. En 1985, il entame des études de Médecine Vétérinaire à l’école vétérinaire de Cureghem (Bruxelles, Université de Liège). A la fin de sa deuxième année, il est repéré par le Prof. Paul-Pierre Pastoret qui y enseigne l’immunologie. Parallèlement à la poursuite de ses études, Alain Vanderplasschen sera élève-chercheur au sein du laboratoire du Prof. Pastoret qui deviendra progressivement pour ce premier un père spirituel. Diplômé Docteur en Médecine Vétérinaire en 1991, major de promotion avec la plus grande distinction (Université de Liège), il entame sa carrière scientifique comme aspirant du FNRS dans le laboratoire du Prof. Pastoret. Il y réalise une thèse de doctorat sur les interactions survenant entre les cellules bovines et l’herpèsvirus bovin 4 (laboratoire d’Immunologie-Vaccinologie, Université de Liège). Il part ensuite pour l’Université d’Oxford où il réalisera une thèse d’agrégation sur le virus de la vaccine (le virus qui a permis l’éradication de la variole humaine) dans le laboratoire du Prof. G.L. Smith (Sir William Dunn School of Pathology, Oxford University). De retour à Liège en 1998, Alain Vanderplasschen poursuit sa carrière au FNRS et devient le premier vétérinaire a obtenir un poste permanent dans l’histoire du FNRS, il gravit ensuite tous les échelons de la carrière FNRS en devenant maître de recherches en 2002 et directeur de recherches en 2006. Il est alors âgé de 39 ans et est le plus jeune directeur de recherches du FNRS. En 2007, il quitte le FNRS pour succéder à son Maître et devient ainsi Professeur d’Immunologie-Vaccinologie à la Faculté de Médecine Vétérinaire de l’Université de Liège. Ses recherches y portent sur l’étude des interactions hôtes-pathogènes et plus particulièrement sur les mécanismes développés par les pathogènes pour se prémunir voire utiliser le système immunitaire de l’hôte infecté (une thématique appelée immuno-évasion). Le laboratoire d’Alain Vanderplasschen est également à l’origine de plusieurs innovations dans le domaine de la vaccinologie animale. Alain Vanderplasschen est le promoteur de nombreuses thèses de doctorats défendues, l’auteur de plus de 140 publications répertoriées dans les domaines de la microbiologie, l’immunologie et la vaccinologie. Il est également l’inventeur de 6 brevets relatifs à l’identification d’inhibiteurs du système du complément dans la salive de la tique Ixodes ricinus et au développement de divers vaccins. Il est le lauréat de plusieurs prix scientifiques prestigieux.

Le Pr Alain Vanderplasschen est un chercheur qui accumule les premières puisqu'il devient le premier médecin vétérinaire à recevoir le prix GSK Vaccines, créé en 1959. Ce prix prestigieux, qui récompense un parcours de recherche remarquable arrimé sur les relations hôtes-pathogènes dans le monde animal, lui a été remis au Palais des Académies de Bruxelles le 10 décembre 2016 en présence de personnalités prestigieuses. Il est chercheur au Centre de recherches appliquées du FARAH.

Consulter les publications scientifiques d'Alain Vanderplasschen


Glossaire

Virus : Agent infectieux dont la multiplication a lieu à l’intérieur d’une cellule. Les virus ne sont donc pas considérés comme des êtres vivants au même titre que les bactéries par exemple car ils n’ont pas d’autonomie : pour se reproduire, ils doivent utiliser les cellules des organismes vivants en les détournant à leur profit. Lorsqu’un virus est introduit dans une cellule, les ressources de celle-ci sont mobilisées pour assurer la multiplication du virus. Les nouveaux virus s’introduisent à leur tour dans d’autres cellules et ainsi de suite. Ce processus, l’infection virale, s’accompagne souvent de la mort de la cellule hôte. Ces morts cellulaires sont à l’origine de l’apparition des pathologies (la grippe par exemple) chez les organismes infectés. Les virus sont éliminés par le système immunitaire des organismes infectés.

Epidémie : Augmentation importante du nombre de cas d’une maladie infectieuse transmissible dans une région donnée et dans une période déterminée.

Rage : La rage est une maladie infectieuse d’origine virale qui est presque toujours mortelle une fois que les symptômes cliniques sont apparus. Dans une proportion allant jusqu’à 99% des cas chez l’homme, elle est transmise par des chiens domestiques, mais le virus peut infecter les animaux domestiques et les animaux sauvages. Il est transmis à l’homme en général par la salive des animaux infectés lors d’une morsure ou d’une égratignure.

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